La NARSA demande aux plateformes de livraison de supprimer les délais qui forcent les livreurs à accélérer

Livraison à moto: la NARSA s’attaque aux délais qui poussent les livreurs à rouler trop vite

L’Agence nationale de la sécurité routière marocaine a franchi un pas concret cette semaine en ciblant directement les mécanismes algorithmiques des applications de livraison. Nasser Boulaajoul, directeur de la NARSA, a formulé lors d’une réunion tenue lundi une demande explicite aux opérateurs du secteur : revoir les systèmes de minuterie qui poussent les livreurs à moto à prendre des risques pour ne pas perdre leur course.

Ce que la NARSA a demandé concrètement aux opérateurs

La demande centrale porte sur la suppression ou la révision profonde des mécanismes d’annulation automatique liés au temps de livraison. Lorsqu’une application fixe un délai strict assorti d’une pénalité — annulation de la course, dégradation de la note du conducteur, voire suspension temporaire du compte — elle crée une pression mécanique sur le livreur. La NARSA demande que ces paramètres soient découplés de la vitesse de circulation.

Concrètement, cela implique pour les plateformes actives au Maroc de revoir leurs algorithmes de dispatch et de notation. Un délai irréaliste au regard du trafic urbain de Casablanca ou de Rabat n’est pas un standard neutre : c’est une incitation déguisée à griller un feu ou à remonter une file à une allure dangereuse. Boulaajoul a insisté sur ce point lors de la réunion, selon les sources ayant relayé l’événement.

Une réunion avec la fédération des importateurs de deux-roues : qui était autour de la table

La NARSA n’a pas convoqué les plateformes numériques directement. Elle a choisi de passer par la Fédération marocaine des importateurs et distributeurs de motocycles, bicyclettes et vélos électriques, un interlocuteur professionnel structuré qui représente l’amont de la filière deux-roues au Maroc.

Ce choix de canal n’est pas anodin. Les plateformes de livraison — qu’elles soient à capitaux locaux ou filiales de groupes internationaux — n’ont pas de représentation sectorielle formelle équivalente au Maroc. Passer par la fédération des importateurs permet d’impliquer les acteurs qui fournissent les motos utilisées par ces livreurs, et de construire une chaîne de responsabilité plus large que la seule relation plateforme-conducteur. C’est aussi une façon de signifier que le problème est systémique, pas individuel.

Le lien établi entre minuteries d’application et accidents de livreurs

Le mécanisme est documenté dans plusieurs études menées en Europe et en Afrique du Nord sur ce segment de travailleurs. Un livreur dont le compte peut être pénalisé s’il dépasse un certain délai adapte son comportement de conduite : vitesse excessive, franchissement de feux oranges voire rouges, remontées de files non sécurisées. Ce n’est pas une question de caractère ou de formation insuffisante — c’est une réponse rationnelle à une contrainte économique immédiate.

Au Maroc, les livreurs à deux-roues figurent parmi les catégories les plus touchées par l’accidentalité urbaine. La NARSA, qui publie des bilans réguliers sur la sinistralité des conducteurs de deux-roues, a intégré ce segment dans son analyse des facteurs comportementaux liés aux conditions de travail. Le lien entre pression algorithmique et prise de risque routier est aujourd’hui l’un des arguments les plus solides portés par la NARSA pour justifier une intervention sur les pratiques des plateformes.

Ce que le secteur de la livraison à moto représente aujourd’hui au Maroc

Depuis 2020, le secteur a connu une croissance rapide, portée par l’essor des commandes en ligne pendant la pandémie, puis par l’ancrage durable des habitudes de consommation qui ont suivi. Des dizaines de milliers de livreurs actifs circulent quotidiennement dans les grandes agglomérations marocaines, avec un statut souvent précaire : auto-entrepreneur, contrat à la course, ou simple utilisateur d’une application sans lien salarial formalisé.

Cette précarité du statut amplifie la pression algorithmique. Un salarié protégé peut refuser une condition de travail dangereuse ; un livreur rémunéré à la course ne peut pas se permettre de refuser des délais intenables sans perdre des revenus immédiats. C’est précisément ce déséquilibre que la NARSA cherche à corriger par une intervention sur les règles du jeu fixées par les plateformes, plutôt que par une campagne de sensibilisation classique adressée aux conducteurs — des journées de prévention pour deux-roues ne suffisent pas à compenser une pression économique structurelle.

Quelles suites sont attendues et selon quel calendrier

À ce stade, la NARSA n’a pas rendu public de calendrier précis ni de liste d’engagements formalisés de la part des plateformes. La réunion de lundi marque une prise de position officielle, pas encore un accord contraignant. Boulaajoul a indiqué que des échanges seraient engagés directement avec les opérateurs numériques concernés, mais les modalités — concertation volontaire, charte sectorielle ou cadre réglementaire — restent à définir.

La question d’un encadrement légal des délais algorithmiques n’est pas tranchée. Plusieurs pays ont légiféré sur le statut des travailleurs de plateforme sans nécessairement toucher aux paramètres techniques des applications elles-mêmes. Le Maroc pourrait emprunter une voie différente, en ciblant directement les mécanismes de pression temporelle plutôt que le contrat de travail. Ce qui est certain, c’est que la NARSA a posé le sujet sur la table avec une précision technique qui dépasse le discours habituel sur la « sensibilisation » — ce qui laisse penser que la suite sera suivie de près par les acteurs du secteur.